lundi 16 janvier 2017

© Vincent Héquet

La danseuse endormie


Depuis près de deux ans et quel que soit le temps ou ses conditions physiques Isidore s’en allait chaque vendredi accomplir son rituel. Pour rien au monde il ne manquerait ce rendez-vous. 

Vers dix huit heures précises il arriverait au niveau de la porte cochère de la rue des Lilas. Pour reprendre son souffle, il s’assoirait quelques minutes sur un des deux chasse-roues qui encadrait la porte, il fermerait les yeux, attentif aux émotions qui ne manqueraient pas de refluer en lui, puis il se lèverait et pénétrerait dans la cour arrière en passant par le guichet. Alors il avancerait à petit pas mal assurés sur les pavés en s’appuyant sur sa canne pour enfin arriver à l’école de danse. Il pousserait la porte qui grincerait, une odeur de renfermé et de poussière envahirait ses narines et il demeurerait là, comme une statue de marbre, le regard perdu dans le vide mais avec tous les sens en éveil, réceptif au moindre mouvement, sensible au moindre bruit. Il resterait là une éternité scrutant la pénombre. 

A ce point de sa visite, il ressentait toujours la même douleur, les mêmes images du passé l’envahissaient et lui broyaient l’âme. Il revivait encore et encore l’histoire de cette école. 

Depuis plus de vingt ans, les musiques du monde s’échappaient tout au long des jours par les moindres interstices de ce lourd bâtiment qui abritait une école de danse moderne. Ses murs étaient imprégnés des rires cristallins d’une jeunesse volubile, toujours changeante qui allait et venait au fil des formations, ses murs résonnaient des langues d’ici et d’ailleurs qui se mêlaient, et marqués des histoires qui se nouaient et se dénouaient au fil du temps. La cour était vibrante, la vie débordait alors de tous les côtés et elle était belle, elle était vive, elle était forte ou faible même parfois triste. C’était la vie quoi ! 

Isidore, gardien des lieux, se sentait bien en cet endroit, c’était son univers et il l’affectionnait particulièrement. Il était heureux ici. Et un soir de répétition…… Une explosion avait tout fait basculé, son univers s’était écroulé, tout avait brûlé, l’école avait disparu et bien des élèves y avaient laissé la vie dont son unique petite fille ….. Depuis il ne restait que ce tas de ruines partout et des lambeaux de mélancolie accrochés aux murs et son pauvre cœur desséché par la douleur. 

Isidore ne pouvait plus effacer ces événements de sa mémoire, de son esprit, de sa vie. Chaque semaine, le même jour à la même heure, il faisait ce pèlerinage. Parfois en poussant la porte il croyait entendre une légère musique, jamais la même et ces mélodie apaisaient son âme en le faisant remonter le temps. Mais ce soir, en poussant la porte, il se figea, une angoisse le saisit tandis qu’il crut percevoir une légère colonne de fumée blanchâtre s’élever d’un tas de cendres à même le sol. Tout allait recommencer ! Il voulut crier, il voulut bouger, mais il se trouvait là, paralysé et ne pouvait détacher les yeux de ces volutes de fumée, quand tout à coup une forme humaine parut en jaillir et entrepris d’exécuter une danse légère comme une brise du matin puis virevolta occupant tout l’espace. Isidore restait là fasciné par ce spectacle. 

Sa tête se mit à tourner, il chancela et se retrouva accroupi au seuil de la porte. Quant il reprit enfin ses esprits, tout était comme avant, mais il avait des questions plein la tête. Ce lieu continuait-il à vivre malgré tout comme avant ou était-il l’objet d’une illusion ? Isidore s’en retourna à petits pas, la tête basse et pour la première fois le cœur gonflé d’une joie indicible.

4 commentaires:

  1. Un mystère fait femme ! :)
    Une photo qui nous a souvent emportés vers des accents fantastiques.

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  2. ROooo comme elle est triste ton histoire mais en même temps très belle ! j'ai envie de croire que cette apparition est sa petite fille pour lui dire de reprendre goût à la vie et de ne plus s'inquiéter car là où elle est elle danse et elle est bien ;) Nady

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